où en est l’enquête, un an après la mort du professeur ?



Cela fait un an, samedi 16 octobre, que Samuel Paty a été brutalement décapité près de son collège, à Conflans Sainte-Honorine (Yvelines), par Abdoullakh Anzorov, un réfugié d’origine russe tchétchène âgé de 18 ans. Un assassinat survenu après une campagne hostile de la part du père d’une élève qui reprochait au professeur d’histoire-géographie d’avoir présenté des caricatures de Mahomet dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression. Dans ce dossier, quinze personnes sont mises en examen. Parmi elles, le parent d’élève Brahim Chnina et le militant islamiste fiché S Abdelhakim Sefrioui. Tous deux sont poursuivis pour « complicité d’assassinat terroriste » et sont incarcérés depuis bientôt un an.

Quelques semaines avant l’assassinat de Samuel Paty, Brahim Chnina, 48 ans, avait appelé à se mobiliser contre l’enseignant dans une vidéo postée après un cours sur la liberté d’expression début octobre, lors duquel ce dernier avait montré des caricatures du prophète Mahomet. Dans cette vidéo, Brahim Chnina appelait à dire « stop » au professeur, en donnant le nom et l’adresse du collège. Les investigations ont par ailleurs révélé que l’assassin de Samuel Paty avait contacté le père de famille et qu’ils avaient eu des échanges sur WhatsApp. « Il ne savait pas qui était Anzorov. (…) Il fait parfaitement confiance à la justice pour que la vérité éclate », déclarait son avocat, Nabil El Ouchikli, après l’arrestation de son client.

Agé de 62 ans, Abdelhakim Sefrioui avait lui accompagné ce parent d’élève dans sa mobilisation, en se rendant au collège pour rencontrer la principale et se plaindre de Samuel Paty. Il avait également posté une vidéo, une semaine avant l’attaque, dans laquelle il le qualifiait de « voyou », invitant d’autres parents d’élèves à réclamer son exclusion. Le procureur a estimé qu’il y avait « un lien de causalité direct » entre les agissements des deux mis en examen et la mort de Samuel Paty.

Un an après les faits, les deux hommes sont toujours derrière les barreaux. En juin, Abdelhakim Sefrioui a tenté un bras de fer juridique en contestant sa mise en examen devant la chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris. Car si les enquêteurs ont révélé des liens entre Brahim Chnina et le terroriste, aucun échange direct n’a été découvert du côté du militant islamiste. « Aujourd’hui, on sait de manière absolument certaine qu’Abdelhakim Sefrioui n’a jamais été en contact avec le tueur. En conséquence, je ne vois pas comment il peut être maintenu en détention sous la qualification de ‘complicité d’assassinat' », s’interroge Elise Arfi, son avocate. Sa demande a pourtant été rejetée. Elle va former un pourvoi en cassation contre la décision de la chambre d’instruction. 

« Vous ne pouvez pas être complice d’une personne que vous n’avez jamais vu de votre vie. »

Elise Arfi, avocate d’Abdelhakim Sefrioui

à franceinfo

Elle dénonce la sévérité des sanctions à l’encontre de son client, incarcéré « à l’isolement total depuis un an » au centre pénitentiaire de Beauvais (Oise). « Il a été très mal inspiré de faire cette vidéo mais de là à être traité comme Salah Abdeslam… J’ai l’impression de défendre l’ennemi public numéro un », s’agace Elise Arfi. Son analyse est sans équivoque : l’auteur des faits ayant été abattu, on cherche « des coupables de substitution ». Comme le veut la procédure après un an d’instruction, Abdelhakim Sefrioui et Brahim Chnina devraient repasser devant le juge des libertés et de la détention courant octobre : il décidera si les deux hommes peuvent sortir ou non dans l’attente d’un procès.

Parmi la liste de suspects figurent aussi six mineurs, chose plutôt rare dans un dossier terroriste. Tous étaient scolarisés au collège du Bois d’Aulne au moment des faits. La première n’est autre que la fille de Brahim Chnina, par qui la polémique autour de Samuel Paty avait débuté. L’adolescente de 13 ans avait assuré à son père que l’enseignant avait poussé les élèves musulmans à quitter la salle de classe avant de montrer des caricatures du prophète. Elle lui avait alors affirmé s’être indignée de cette situation, écopant alors de deux jours d’exclusion. La famille était allée jusqu’à déposer plainte contre l’enseignant pour « diffusion d’image pornographique » le 8 octobre, soit huit jours avant l’assassinat. « Il a affirmé que je perturbais le cours et m’a dit du balai », avait déclaré la collégienne aux policiers de Conflans-Sainte-Honorine, d’après Le Parisien, qui avait consulté le procès-verbal de son audition en garde à vue.

Cette version s’est avérée erronée. Face au juge antiterroriste, la fille de Brahim Chnina a avoué avoir menti. Exclue du collège en raison de son comportement provocateur et parce qu’elle ne respectait pas les gestes barrières contre le Covid-19, elle n’a jamais assisté à ce fameux cours. L’adolescente a été mise en examen pour « dénonciation calomnieuse », après sa plainte mensongère. Son avocat, Mbeko Tabula, la décrit comme une jeune fille « meurtrie, dévastée » par les terribles conséquences de ses propos. « Elle voudrait que ce cauchemar s’arrête », dit-il à franceinfo, précisant qu’elle a interdiction de rendre visite à son père en détention, qu’elle n’a pas vu depuis un an.

Les cinq autres mineurs poursuivis, âgés de 14 à 15 ans, ont été mis en examen à l’automne 2020 pour « complicité d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste ». Il leur est reproché d’avoir accepté plusieurs centaines d’euros de la part de l’assaillant en échange d’informations pour identifier le professeur. Abdoullakh Anzorov avait prétendu vouloir le filmer en train de s’excuser. 

Poursuivre des mineurs dans un dossier terroriste « n’est pas une chose inédite mais interroge », avait souligné, en octobre 2020, le procureur antiterroriste Jean-François Ricard. Et bien qu’ils soient des justiciables comme les autres, qui doivent répondre pénalement de leurs actes, leur traitement diffère de celui des adultes, notamment sur la question de la détention. Dans ce dossier, tous auraient pu être placés en détention provisoire (comme l’avait requis le Parquet national antiterroriste), puisque les prévenus sont âgés de plus de 13 ans. Ils ont finalement été remis en liberté sous contrôle judiciaire. « Une décision courageuse », salue Jacky Attias, qui défend l’un des collégiens. 

Charge désormais aux enquêteurs de déterminer la capacité de discernement des adolescents. La question centrale est de savoir s’ils avaient conscience du projet d’assassinat mené par Abdoullakh Anzorov. Contacté par franceinfo, l’avocat d’un des adolescents mis en examen, qui préfère rester anonyme, estime qu’à « aucun moment ces collégiens ne se sont rendus compte du drame en train de se jouer. Ils se sont retrouvés là par hasard, entraînés par un adulte assez jeune lui aussi, qui aurait pu être un copain de quartier ». Jacky Attias abonde : « Jamais mon client n’aurait imaginé le pire en acceptant cette somme d’argent. » L’avocat décrit un jeune homme « extrêmement perturbé » depuis le drame, pour qui le « suivi psychologique s’impose ». 

Trois proches d’Abdoullakh Anzorov sont également poursuivis pour « complicité ». Le premier, un « ami de longue date », est soupçonné de l’avoir accompagné la veille des faits dans une coutellerie à Rouen (Seine-Maritime), pour l’achat d’un couteau. Un autre est accusé de l’avoir conduit au magasin puis de « l’avoir déposé devant le collège peu avant 14 heures » le jour des faits. Le troisième homme est poursuivi « du fait de contacts très rapprochés et du partage manifeste de l’idéologie radicale ». La dernière personne interpellée est une femme de 33 ans, habitant à Nîmes (Gard), qui aurait été en contact avec l’assaillant quelques jours avant son passage à l’acte. Elle a été mise en examen pour « association de malfaiteurs terroriste » et placée sous contrôle judiciaire. 

L’enquête, complexe, semble loin d’être achevée. « Le nombre de suspects peut être infini car la vidéo de Brahim Chnina a été très relayée. On peut remonter à beaucoup, beaucoup de monde comme ça, y compris des gens qui n’ont finalement pas grand chose à voir là-dedans », se désole une source proche du dossier. Enfin, la présence de tant de mineurs dans ce dossier risque de compliquer la tâche pour les juges « qui vont s’arracher les cheveux » dans l’optique d’un éventuel procès, anticipe l’avocat anonyme. Difficile, à ses yeux, d’imaginer des audiences avec « des profils d’adultes radicalisés d’un côté et des enfants de l’autre »De l’avis unanime des personnes interrogées, aucun procès n’aura lieu avant deux ou trois ans.



Source France Info

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