« Collabos », « moutons de Macron »… Entre le mouvement des « gilets jaunes » et le Covid-19, enquête sur une France qui se crispe


Caissiers, médecins, journalistes… De plus en plus de professions disent ressentir des rapports tendus et clivés avec leurs interlocuteurs dans le cadre professionnel. Cette nouvelle forme de radicalité semble s’être notamment développée à la faveur du mouvement des « gilets jaunes » et de la crise sanitaire liée au Covid-19. La cellule investigation de Radio France a enquêté sur ce phénomène pour comprendre d’où il provient et pourquoi il s’est accentué.  

Flora Midy se souvient encore de cet après-midi du mois de juillet 2021. Ce jour-là, cette jeune journaliste en CDD rentre dans la station de France Bleu à Belfort, après avoir couvert une manifestation d’opposants au pass sanitaire. Alors qu’elle est à l’intérieur, un groupe de manifestants hostiles se présente à l’entrée des locaux. L’un d’eux lui fait un signe, en glissant son pouce sur son cou, comme pour mimer un égorgement. Elle entend alors les manifestants crier : « Collabos », « vendus de l’État », lui lancent-ils.

Ce type d’invectives est classique pour elle depuis plusieurs mois. « On nous dit toujours qu’on travaille pour l’État et le gouvernement, que le président appelle et nous dit ce qu’on peut dire ou pas. » L’incident s’est répété le samedi 6 novembre 2021, lorsque des manifestants antivax ont pénétré dans les locaux du journal L’Est Républicain, toujours à Belfort.

Hélène Langlois, technicienne à Radio France, se souvient, elle, de l’ »acte IX » des « gilets jaunes », qu’elle a couvert à Bourges. « Selon moi, les manifestants attendaient vraiment les médias. » Sur des banderoles, ils ont écrit « menteurs », « collabos » ou encore « moutons de Macron ». « C’était pour nous dire : ‘Regardez, vous n’êtes pas les bienvenus’. » Au-delà de Radio France, la liste des incidents récents dans les cortèges est longue : à Ajaccio, un photographe de Corse Matin a été tabassé ; à Marseille et à Bordeaux, des journalistes reporters d’image ont été agressés…

Depuis ces événements, la direction de Radio France propose aux journalistes d’être accompagnés par des agents de sécurité lors de ce type de manifestations. Cette révolution dans la façon de travailler est devenue indispensable car la presse est désormais physiquement en première ligne. « Ce qui a changé, c’est que les effectifs de maintien de l’ordre ne sont plus la cible », avance Loïc Poucel, chargé de la sécurité à Radio France. « Ce sont d’autres personnes, notamment les journalistes. »

« Il suffit qu’un reportage ou une ligne éditoriale ne soient pas acceptés par certains pour que ce média soit chassé dans les manifestations. »

Loïc Poucel, chargé de la sécurité à Radio France

à la cellule investigation de Radio France

En Charente-Maritime, Yannick Picard, correspondant près de La Rochelle pour le journal Sud-Ouest, a cru sa dernière heure arrivée. Il avait écrit un article sur l’éviction du trésorier d’une bibliothèque municipale. Ce dernier l’a aspergé d’une fiole de liquide à la forte odeur de White Spirit, avant de lui courir après avec ce que le journaliste a pris pour un briquet. Heureusement, le liquide n’était pas inflammable. Yannick Picard en a été quitte pour une grande frayeur et une déchirure musculaire. Cependant, il a depuis le sentiment de ne plus faire son travail comme il le devrait. « Parfois, raconte-t-il, je me pose des questions. Est-ce que tu dois mettre ce mot ? Est-ce que tu ne devrais pas mettre ça à la place ? Il m’est même arrivé de me dire que dans une affaire, il y avait vraiment un risque et que je ne devrais pas écrire à son propos. »

Cette appréhension à faire son travail de journaliste, le sociologue et chercheur à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) Jean-Marie Charon l’a mesurée, avec une collaboratrice de l’université du Havre, Adénora Ramat-Pigeolat. « La très grande majorité de ceux qui ont traité ce type de manifestations nous ont dit qu’ils avaient découvert la peur dans leur travail, explique le sociologue. Chaque samedi, ils partaient travailler avec la boule au ventre. Plusieurs signalent d’ailleurs des intimidations et des menaces pour leur vie. »

D’autres professions semblent également subir ce climat de défiance, conjugué à une forme d’agressivité ambiante. Selon Carole Amanou, responsable du secteur caisses et clients d’une grande surface Casino à Marseille, il y a régulièrement des problèmes aux caisses automatiques, où l’hôte de caisse est directement en contact avec le client. « C’est parfois compliqué parce que certains ont le masque sous le nez ou sur le menton. Il arrive que le ton monte et que l’on subisse des insultes. »

« Pendant le Covid-19 nous avons ‘nourri’ la France. Malheureusement, cela a vite été oublié. »

Carole Amanou, responsable du secteur caisses et clients au sein d’une grande surface Casino à Marseille

à la cellule investigation de Radio France

Cette dégradation des rapports entre clients, usagers et professionnels, est aussi perçue par des médecins de ville avec leur patientèle. Le Dr Charles Larrouy, médecin généraliste depuis 29 ans dans le 15e arrondissement de Paris, en atteste. « De nombreux confrères sont partis en retraite plus tôt que prévu avec la pandémie. Certains sont en burn-out parce qu’ils ont du mal à supporter la pression des patients. » Il dit ressentir une dégradation de son statut. Auparavant référent respecté, il a le sentiment d’être perçu comme un prestataire au service d’un patient de plus en plus exigeant. À l’en croire, la plateforme Doctolib aurait accentué ce phénomène. « Quelquefois, raconte-t-il, on voit un patient prendre rendez-vous tel jour à telle heure, annuler, puis reprendre un rendez-vous et l’annuler de nouveau. Les gens ne se rendent pas compte qu’ils prennent la place de quelqu’un d’autre qui, lui aussi, attend son rendez-vous. C’est de l’égoïsme et de l’incivisme. »

Selon une étude réalisée par la plateforme d’assistance psychologique de l’association Soins aux professionnels de la santé (SPS), 18 % des près de 10 000 appels passés en dix-huit mois l’ont été par des infirmiers. Le phénomène affecte aussi les médecins, selon une autre enquête conduite par l’Intersyndicale nationale des internes. « En 2017, de la première à la dernière année de médecine, 62 % des interrogés déclaraient développer des symptômes anxieux », commente le président de ce syndicat, Gaétan Casanova. « En 2021, avec les mêmes questions, ce nombre est passé à 75 %. » Selon le Conseil national de l’Ordre des médecins, cette « fatigue » psychologique affecte aussi les ophtalmologues, dermatologues, gynécologues, cardiologues… et même les psychiatres.

Chiffres clés de la plateforme d'appels de l'association Soins aux professionnels de la santé pour l'année 2021. (ASSOCIATION SPS)

Certes, il existe des causes politiques et sociales à ce phénomène : services publics en manque de moyens, métiers en pleine évolution… Ces facteurs génèrent une perte de sens et déstabilisent certaines professions. Il existe aussi un sentiment d’inégalité et l’impression que l’on ne voit pas la fin de cette pandémie. Tout cela contribue à entretenir un climat anxiogène et n’est pas de nature à apaiser.

Cependant, il y aurait d’autres raisons, selon François Jost, sémiologue et professeur émérite en sciences de l’information et de la communication à la Sorbonne. Il évoque tout d’abord une parole qui s’est libérée contre la presse. « L’hostilité, la tension, l’agressivité de politiques à l’égard des médias était quelque chose qui était plutôt réservé à l’extrême droite pendant très longtemps, explique-t-il. Ce qui est assez troublant, c’est qu’on voit aujourd’hui toute une série de courants politiques embrayer sur cette attitude. » D’un autre côté, « l’idée du mensonge s’est généralisée », poursuit-il. D’où une défiance accrue vis-à-vis de tout ce qui touche au pouvoir et à ses supposés relais.

« Dans la conscience de chacun, il est devenu absolument naturel de penser que quand on communique, c’est pour truquer. »

François Jost, sémiologue

à la cellule investigation de Radio France

Selon le sémiologue, il faut aussi prendre en compte une modification de notre rapport au savoir : « Il y a une coupure extrêmement nette entre deux conceptions de la réalité. Pour un journaliste, la réalité c’est du visible mais aussi de l’intelligible. Or, vous avez des gens qui considèrent, comme les ‘gilets jaunes’ le disaient, que ‘ce qui est vrai, c’est ce que je vois. Vous me dites qu’il y a eu des morts du Covid-19. Moi, je n’en ai jamais vu.' »

Cette défiance et cette agressivité semblent avoir été renforcées par internet et les réseaux sociaux, qui se nourrissent de l’émotion, des polémiques, du buzz et du clivage. « La difficulté aujourd’hui, c’est qu’au moindre problème qui se pose, tout est diffusé à une vitesse beaucoup plus rapide », relève Serge Barbet, directeur délégué du Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information. « Les groupes WhatsApp ou l’utilisation de Snapchat font que la sauce peut monter extrêmement vite. » D’autant plus vite que, selon Cédric Passard, internet aurait une autre conséquence : « Les gens ont développé certaines capacités critiques, certaines compétences, remarque le maître de conférence en sciences politiques à Sciences Po Lille. 

« Cela les conduit parfois à se croire plus savants que les savants, plus autorisés que d’autres à parler de certains sujets, dont ils sont en fait un peu ignorants. »

Cédric Passard, maître de conférence à Sciences Po Lille 

à franceinfo

« Cette violence est une conséquence du fait qu’on est de plus en plus tourné vers son propre ego alors que le savoir est plus universel, renchérit François Jost. « On pourrait se dire : ‘Il y a des gens qui savent, je vais les écouter.’ Or, aujourd’hui, on se dit : ‘Je ne ressens pas les choses comme ça’. » Cela dénote un « renversement des valeurs », d’après lui. « Cela consiste à dire : ‘Maintenant, vous êtes les moutons et nous sommes ceux qui savent.’ C’est extrêmement troublant de voir que ceux qui sont vaccinés deviennent des croyants dans la bouche de certaines personnes alors qu’il ne s’agit pas de croyances mais de savoir. »

Comment inverser le processus et redonner de la crédibilité à la parole politique ? Comment restaurer la confiance entre la presse et les citoyens ? Comment réguler les réseaux sociaux ? Identifier les problèmes semble plus simple que d’énoncer des solutions. Pourtant, « il y a urgence à revenir sur des faits de rationalité et de raison, à ne pas tomber dans le panneau d’une bipolarisation de la vie au travers de débats de plus en plus clivants, alerte Serge Barbet. Lorsqu’on perd la notion même du débat pour partir sur l’invective, il n’y a plus de réflexion. »





Source France Info

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