170 nouveaux mots, « un bouleversement » pour ce professeur qui n’a « jamais vu un tel changement linguistique »



« Cette année, pandémie oblige, nous sommes montés jusqu’à 170 mots », réagit sur franceinfo Bernard Cerquiglini, professeur de linguistique et conseiller scientifique du Petit Larousse. 170 nouveaux mots vont figurer dans l’édition 2022 du Petit Larousse et « je n’avais jamais vu un tel changement linguistique » indique-t-il.

franceinfo : Comment choisit-on les mots qui entrent dans le dictionnaire ?

Bernard Cerquiglini : Cela prend une année entière ! Nous écoutons la radio, nous notons, nous lisons, nous faisons des fiches et nous arrivons à pratiquement un millier de mots vraiment intéressants. Mais il n’y a de place que pour 150 d’entre eux, donc les mots sont versés dans l’entonnoir des sélections, des votes, des discussions. Tout cela se termine à trois dans une salle du sous-sol des éditions Larousse où nous faisons la sélection finale, en repoussant certains mots à l’année suivante naturellement. Cette année, pandémie oblige, nous sommes montés jusqu’à 170 mots. Je n’avais jamais vu un tel changement linguistique. Cela me rappelle ce qui s’est passé pendant la révolution française : un bouleversement, l’apparition de mots et de sens nouveaux et surtout une appropriation collective de la langue. C’est ce qui nous a frappé, préparant cette édition.

Certains mots ont aussi changé de sens ou sont sortis du seul vocabulaire des spécialistes …

Le mot confinement par exemple était très rare. Il appartenait au départ à la langue juridique : on confinait les bagnards, puis il est passé au vocabulaire lié à l’énergie nucléaire : le confinement d’un réacteur. Le mot a ensuite pris le sens sanitaire bien connu, il s’est développé et son emploi a été constant. Il a d’ailleurs produit déconfinement et reconfinement. Toute une famille lexicale est apparue devant nous ! Il y a aussi eu une sorte de démocratisation de la langue médicale. Ces mots étaient déjà dans le Larrousse mais peu de gens les utilisaient, comme hydrocalcoolique, intubé, asymptomatique ou même pandémie. En 2020, la langue de la conversation courante les a intégrés. C’est ce qu’on appelle l’appropriation collective de la langue.

Certains mots viennent aussi de la francophonie comme l’ivoirien s’enjailler ou le québecois nounounerie. Comment les choisissez-vous ?

Nous avons des experts partout dans le monde qui nous rapportent les mots incontournables de la francophonie. Ces termes belges, sénégalais, québécois, etc. sont d’ailleurs presque tous déjà dans le Larrousse. S’enjailler est une merveille ! C’est un exemple de nouchi, cette nouvelle forme du français parlée en Côte d’Ivoire. C’est un mot qui vient de l’anglais to enjoy, qui signifie apprécier, s’amuser et que l’on entend maintenant en France chez les jeunes. C’est donc un bel exemple de circulation de l’anglais à la Côte d’Ivoire puis à la France.

Certains anglicismes font aussi leur entrée dans le Larrousse, comme click and collect ainsi que son équivalent français cliquer-retirer. Le mot click and collect porte la mention « déconseillé ». Pourquoi ?

Forcément, je ne suis pas très favorable à l’entrée de ces anglicismes dans le Larrousse, néanmoins je suis un scientifique, c’est pourquoi nous avons fait entrer click and collect. Mais nous avons aussi fait entrer cliquer-retirer en le recommandant. Nous donnons une image de la langue bien sûr mais nos lecteurs sont aussi friands de conseils pour l’utiliser et nous souhaitons donc les y aider. Le terme divulgacher (pour l’anglicisme spoiler) que nous avons fait entrer l’an dernier nous avait tellement plu que nous en avons un peu accru l’usage. En tant que linguiste et membre de l’OuLiPo, j’aime les mots-valises. Dans l’édition de cette année, mon mot favori est consommacteur par exemple. C’est un mot-valise parfait, utilisez le !



Source France Info

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